A Rebours de J.K. Huysmans, une décadence fin de siècle

Ce roman majeur du courant décadentiste de Joris-Karl Huysmans paru en 1884, œuvre emblématique de la notion de confinement et qui donne l’impression de ne rien raconter ou presque, marquera les prémices de la future conversion de l’auteur à la foi catholique.

« Je dis souvent que tout le malheur des hommes vient d’une chose, celle de ne pas demeurer au repos dans une chambre ». C’est cette célèbre assertion de Blaise Pascal que Des Esseintes, le héros décadent de Huysmans, tente de réfuter. Héritier d’une race nobiliaire dégénérée par les unions consanguines, éduqué par des prêtres jésuites, il n’a que mépris pour les bourgeois de son temps, qu’il juge être de parfaits imbéciles, et n’ayant goût, ni pour l’administration ni pour les affaires, il décide à sa majorité de vendre le vieux château familial pour bâtir une petite demeure à Fontenay-Aux-Roses, afin de s’y retirer et d’y jouir des bienfaits de la lecture et des arts tels que la peinture ou la poésie. Sans toutefois négliger les plaisirs culinaires qu’il apprécie seulement dans une certaine frugalité.

Les aspirations de cet anti-héros imaginaire emblématique de la génération de Huysmans hantée par ce qu’on appelait alors « le mal du siècle », une forme de rejet de la nouvelle société industrielle et de ses obligations, trouve à notre époque un écho à travers les inquiétudes liées aux désastres écologiques et à l’épuisement des ressources. C’est notamment une filiation revendiquée par des auteurs contemporains comme Frédéric Beigbeder dans son dernier roman L’Homme Qui Pleure De Rire paru en janvier 2020, ou une référence littéraire au décadentisme comme ce fut le cas dans le roman Soumission de Michel Houellebecq paru en 2015 dont le héros est un universitaire rédigeant une thèse consacrée à J.K. Huysmans. 

Le propos sera d’ailleurs accentué dans son dernier ouvrage Sérotonine paru en 2019 dans lequel la volonté du héros de se retirer du monde et de rejeter le « libéralisme sociétal » apparait de façon beaucoup plus évidente.

A l’aune de ses lectures latines, le héros de Huysmans entrevoit lui une similitude entre le XIXe siècle finissant et la décadence romaine du Ve siècle. Il demeure pourtant rétif aux attraits de la théologie, y compris chez Saint-Augustin. Il a également, par lassitude, renoncé à la luxure, mais son apparente misogynie n’a d’égal que sa grande admiration pour la beauté des femmes. Il souhaite moins se soustraire aux tentations qu’à la nécessité d’apaiser cette sourde névrose qui le submerge. 

Il tente alors de noyer sa peine dans des lubies, telle son idée de sertir de pierres précieuses la carapace d’une tortue, la pauvre bête finira par mourir sous le poids de cet attirail. Il se fabrique également un véritable orgue à liqueurs, dont l’une des saveurs lui rappellera la désagréable visite chez ce qu’on ne peut véritablement appeler un dentiste mais plutôt un arracheur de dents, qui moyennant deux Francs, le soulagea, non sans mal, de sa souffrance.

Il est par ailleurs obsédé par certaines visions inspirées de toiles de grands maîtres, tantôt fasciné par la Salomé de Gustave Moreau, tantôt épouvanté par les estampes de Jan Luyken représentant toutes les tortures et tous les supplices que les religions purent inventer.

Des Esseintes aménage par ailleurs sa chambre à coucher telle une cellule monastique dont il attenue la tristesse par une décoration qui lui ôte l’aspect de pure cloître à prières. Souhaitant se retirer d’une société qu’il méprise à présent, il peut désormais gouter aux joies de la vie monastique tout en en évitant les inconvénients, sa demeure restant proche de Paris et il s’évite de surcroit la stricte discipline et la promiscuité repoussante des monastères. 

Il s’abandonne alors à ses rêveries, la saveur d’une cigarette lui rappelant la rencontre dans une rue de Paris du petit Auguste, âgé de seize ans, exploité par son patron et battu par son père, que Des Esseintes fit boire et conduisit dans un bordel de luxe tenu par Madame Laure, afin, suivant son stratagème pervers, de lui donner goût à un monde qu’il ne soupçonnait même pas. Il lui permettra de s’amuser trois mois durant puis arrêta tout. De manière à lui rendre ce manque insupportable, l’obliger à voler, voire pire à tuer. Il aura ainsi atteint son but, en faire un assassin et un ennemi de « cette société qui nous rançonne ».

Ses pensées tournent souvent autour de la religion, notamment lorsqu’il repense aux pères jésuites. La conversion le tenterait-elle ? Rien n’est moins sûr, il ne supporterait ni les mortifications ni les longues prières requises. La notion de foi en Dieu lui est étrangère. Il se reconnait plutôt dans la philosophie de Schopenhauer, pour qui « c’est vraiment une misère que de vivre sur la Terre ! » Une pensée qui n’apporte aucune consolation dans un au-delà supposé. Mais tout de même, ses réflexions autour du dogme de la Trinité et des différentes hérésies qui déchirèrent des siècles durant les Églises chrétiennes d’Orient et d’Occident l’obsèdent. Il ne peut toutefois pas croire en un Dieu miséricordieux qui tolère la souffrance morale et physique. Souffrances dont Des Esseintes tente à sa façon de se soulager par un régime approprié, bannissant alcools, thés et café et en occupant son esprit par une autre lubie, la culture des fleurs de serre.

Le dépaysement pourrait-t-il être un moyen de guérir ses maux imaginaires ? Le voyage pour Londres le tente, mais un bref passage dans une librairie anglaise et un restaurant britannique de la rue de Rivoli suffit à le contenter. C’est surtout que son pessimisme prend le dessus, ce pénible voyage risquerait de le décevoir comme ce fut le cas pour la Hollande, et sa petite excursion lui donne déjà la sensation d’avoir en quelque sorte connu l’Angleterre.

S’il ne trouve point de consolation dans la littérature ecclésiastique, passée ou contemporaine, à l’exception de Bossuet, il ne se reconnait pas du tout dans la philosophie du parti catholique, telle celle du contre-révolutionnaire comte Joseph de Maistre dont il juge le style vide et ennuyeux. Il préfère les auteurs reniés par l’Église, tels Léon Bloy ou Barbey d’Aurevilly. Chez ce dernier, il retrouve la lutte de l’âme humaine, tiraillée entre Satan et le Christ, se donnant, tantôt au premier, tantôt au second. Et lorsqu’elle se donne au Diable, un catholicisme sadique resurgit, à travers les bûchers et les supplices qu’il engendra, régurgité de même dans le sabbat et les messes noires sataniques. 

Car il faut bien reconnaître que pour être véritablement sadique, il faut être croyant. Ne serait-ce que pour avoir la prétention de défier Dieu, y compris en niant son existence. Pour le marquis de Sade cela était évident, car si par malheur Dieu n’existât point, il faudra en inventer un pour avoir contre quoi se révolter.

Les divagations de Des Esseintes l’amènent aussi vers un dégoût de l’idée de la reproduction. Il ne comprend pas l’hypocrisie de l’Église en faveur de l’enfantement quand la vie est une misère, et son empressement à enrégimenter les orphelins dans de véritables casernes, constituant le socle d’une société les préparant à la boucherie. Des Esseintes plaide en revanche en faveur de l’avortement, arguant du fait qu’un fœtus est moins bien formé qu’un chien ou qu’un chat que l’on peut éliminer à sa naissance. 

D’autres constats frappent son esprit, les évolutions de la vie parisienne l’amènent à réaliser que la fermeture de plus en plus fréquente de maisons de tolérance trouve son explication dans le fait que la nouvelle jeunesse préfère les amours clandestines des caboulots qui bien que fort coûteuses, lui semble plus glorieuses que le fait de se résigner à entrer, payer, consommer et partir. Cela est devenu en quelque sorte trop bestial.

Cependant, à travers la trame de ce roman, la santé du personnage principal ne cesse de se dégrader, sa névrose empire donnant au lecteur à ressentir cette même sensation de malaise. Le diagnostic du médecin de Des Esseintes est sans appel. Sans retour à la vie normale, aux plaisirs qui ne l’amusaient plus, sa fin sera certaine. Pour Des Esseintes, cela équivaut à lui demander de choisir entre la mort ou l’envoi au bagne. Lui qui constate la dégénérescence de sa classe aristocratique ainsi que la ruine de l’Église dont il ne faudrait attribuer la cause aux découvertes des deux siècles passés mais bien à la bêtise des clercs elle-même ; des prêtres avec qui Des Esseintes aurait eu le plus grand mal à parler de son mysticisme sadique, sans compter ce qu’il estime être leurs « croyances débiles » ; doit-il alors se résigner à regarder le triomphe de la bourgeoisie qui aura fait commerce de tout, en se servant de la plèbe afin d’accéder au pouvoir pour ensuite finir par l’exploiter ? Et bien qu’il souhaite obtenir une mince consolation dans une foi qu’il n’a jamais trouvée, la véritable question pour Des Esseintes ne serait-elle pas plutôt : peut-on être touché par la grâce quand tout espoir est perdu ? 

Finalement, c’est Barbey d’Aurevilly qui à la lecture de ce roman en 1884 fut véritablement prophétique sur le cas de J.K Huysmans : « Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la Croix ». 

Texte par Nabil Khaled. Édité par Laure Develay.

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