Lolita Pille : Une adolescente

Révélée en 2002 avec l’emblématique roman Hell, Lolita Pille a publié début 2022 son cinquième livre, Une Adolescente aux Éditions Stock dans lequel elle raconte son histoire singulière et revient sur la polémique et le déferlement de haine médiatique qu’elle a subi vingt ans plus tôt, un véritable enfer, dont elle livre un récit poignant, et qui en dit long sur la présomption d’illégitimité et l’hostilité que peuvent subir les femmes, et notamment les écrivaines, quand elles décident de dire leurs vérités.

En 2002 paraissait Hell de Lolita Pille aux Éditions Grasset. L’autrice était alors âgée de dix-neuf ans. Roman fascinant et d’une profonde justesse, cette plongée au sein de ce que l’on a pu appeler « la jeunesse dorée parisienne des beaux quartiers » a marqué une génération. Mais très rapidement la machine médiatique s’emballe. Lolita Pille fera face à un déchainement visant à la discréditer d’une violence et d’une misogynie extrême. On ira jusqu’à insinuer qu’elle n’était pas la véritable autrice du livre dans une campagne de dénigrement mêlant la diffamation au « slut-shaming ». En 2022, dans son cinquième ouvrage Une Adolescente, Lolita Pille nous dit sa vérité sur cette période ainsi que sur sa jeunesse et son héritage familial fait de l’histoire coloniale de l’Indochine.

Son livre nous parle d’une histoire de dominations, de celles du « boy’s club » qui tient le milieu littéraire comme de celles qui sont imposées à toutes les jeunes femmes, d’autant plus qu’elles se conjuguent avec celles de la douloureuse trace du passé colonial. A travers le récit de son adolescence, Lolita Pille témoigne d’une époque, celle des années 1990, passées à l’ombre des cités de Boulogne, marquées par le rap US et local, mais faites aussi de violences policières, de racisme ordinaire et de harcèlement scolaire. Il y eu ensuite l’une de ses plus proches amies, avec qui elle découvrait les Bains-Douches, la célèbre boite de nuit qui fit les grandes heures de cette époque, puis qui fut prise dans la spirale de la prostitution adolescente après y avoir été entrainée par un célèbre magnat new-yorkais de la finance, retrouvé pendu dans sa cellule de prison à la fin de l’été 2019.

Avant ses dix-huit ans, Lolita Pille tomba enceinte de son petit-ami. Elle décida de ne pas garder l’enfant. La veille de l’avortement elle fut violée par un photographe véreux qui prétendait vouloir l’aider à rembourser ses dettes. Il lui remit l’argent comme pour acheter son silence et faire d’elle aussi, en quelque sorte, une prostituée. La motivation de l’écriture de son premier roman venait de là aussi. Elle résolu de ne jamais être une victime en incarnant ce personnage de « Ella dite Hell, une gosse de riche dépravée et sans limites ». Elle écrivit ce livre il y a une vingtaine d’années dont elle conçoit qu’il pouvait sembler autobiographique mais récuse le qualificatif d’autofiction. Aujourd’hui, elle publie une autofiction sous la forme romanesque afin de rétablir son histoire et détruire la caricature à laquelle on a voulu, avec une violence inouïe, l’identifier.

Texte par Nabil Khaled.

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Lolita Pille, Une Adolescente, Éditions Stock, 250 pages, 19,90 €.

Le Voyant d’Étampes d’Abel Quentin : une quête des temps post-modernes

Abel Quentin, avocat pénaliste commis d’office d’un accusé dans le procès des attentats du 13 novembre 2015, de son vrai nom Albéric de Gayardon, a trouvé dans son nouveau lieu de résidence à Étampes où il vit désormais avec sa compagne, l’écrivaine Claire Berest, le sujet de son nouveau roman. Il y explore les conflits générationnels de notre époque au temps des polémiques virales et médiatiques, à travers une quête littéraire et poétique, couronnée du Prix de Flore 2021.

 Jean Roscoff, professeur d’histoire à la retraite spécialiste de la guerre froide, fraichement divorcé et ancien alcoolique, tente de s’aventurer sur un terrain miné : l’étude d’un poète communiste américain des années 1950, Robert Willow, exilé dans le Paris des clubs de jazz et des existentialistes de Jean-Paul Sartre, de la bande duquel il se trouva exclu par sa prise de distance vis-à-vis du stalinisme dont Sartre ne reconnaitra les crimes que tardivement. Le philosophe refusait de faire le jeu de l’Ouest et considérait que « tout anticommuniste est un chien ». Après la rupture, Willow s’installa à Étampes dans l’Essonne pour y rédiger des poèmes de gestes romantiques et énigmatiques, avant de disparaître mystérieusement dans un accident de la route.

 Roscoff, dépassé par les combats idéologiques des nouvelles générations dont il ne comprenait ni la radicalité, la pureté de leur engagement, ni ne partageait les analyses en termes systémiques, ne percevait vaguement dans leurs attitudes que les regards glaçants des militants de la Ligue communiste révolutionnaire (l’ancêtre du Nouveau parti anticapitaliste pour les plus jeunes), croisés dans les années 1980 tandis qu’il militait au sein de l’association SOS Racisme, plus ou moins inféodée au parti de la rue de Solferino, dont il tentait de rester fidèle aux idéaux, plus ou moins idéalisés, de sa jeunesse. Il devra néanmoins faire face, à son corps défendant, à une polémique redoutable.

 A travers ce récit désabusé, Abel Quentin nous livre un portrait féroce d’une époque qu’il dépeint sous le sceau d’une dureté absolue à laquelle son personnage central tente de s’extirper à travers la rédaction de son livre-enquête, comme pour essayer de se redonner une dernière chance de réussir une vie ternie par un potentiel péniblement gâché. Mais dans sa quête Roscoff serait-il passé à côté d’une dimension essentielle de l’identité du poète ? Et ne se doutait-il pas que cette relative occultation ne pouvait lui être pardonnée ? Mais sait-on ce qui animait réellement l’âme de Robert Willow ? Lui dont la plus grande faute fut sans doute d’avoir refusé d’agir selon l’injonction sartrienne qui voulait selon le philosophe de Saint-Germain-des-Prés que chaque homme agisse à partir de ce qu’il nommait sa « situation ». A moins que la vie de Robert Willow ne renferme encore d’autres mystères.

Texte par Nabil Khaled. 

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Abel Quentin, Le Voyant d’Étampes, Éditions de l’Observatoire, 378 pages, 20 €.         

Sous le Soleil de Satan de Bernanos, dans les profondeurs du Mal

Le premier roman de Georges Bernanos publié en 1926 et dont l’adaptation cinématographique de Maurice Pialat fut couronnée par une Palme d’or au Festival de Cannes en 1987 —accompagnée du scandale et du retentissement que l’on sait, est une œuvre tourmentée par la question du Mal. Il en commença l’écriture dès 1919, encore marqué par les affres de la Grande Guerre, au cours de laquelle l’honneur et la solidarité d’armes furent selon lui trahis. Sa réflexion l’amena vers les nouveaux temps troublés et indicibles de l’entre-deux-guerres où le manque de foi et d’intégrité pouvait conduire au pire.

La trame de ce roman dresse en premier lieu le portrait d’une jeune fille de notables, Germaine, dite Mouchette, qui crie son désespoir tandis que sa famille, pourtant anticléricale et républicaine, pensait outragée en ce temps où l’on ne pardonnait rien aux jeunes filles et où l’on imaginait que la liberté sexuelle n’était qu’un vice aristocratique, l’amant de la jeune fille qui l’a mise enceinte et qu’elle tuera dans un élan de colère, un marquis ne pouvait que risquer de s’attirer les foudres des braves gens et être soumis à la vindicte populaire. Car l’esprit petit bourgeois et conformiste ne les quittera pas une seconde ; l’institution familiale devenait pour certains des plus lâches le seul lieu où ils pouvaient exercer un peu de pouvoir sur plus faible qu’eux.

La suite du récit est consacrée à un jeune prêtre aux abois, l’abbé Donissan, dont le destin hors du commun croisera celui de Mouchette. Au bord de la rupture avec les autorités ecclésiastiques, il tente comme il peut de guider ses fidèles, pourtant lui aussi attiré par un mal qui seul lui confère la force de poursuivre sa tâche —jusqu’à conclure un pacte avec les ténèbres.

Mais, ici comme chez Dostoïevski, la question du crime se pose en termes tragiques. Que peut la petite morale ordinaire face à un monde où tout bascule, dans lequel la mystique n’est plus d’aucun secours et la transcendance, seule à même de maintenir un minimum de sens, s’écroule à son tour. Le cheminement idéologique de Bernanos est pour le moins surprenant. Monarchiste convaincu dans sa jeunesse, membre des Camelots du roi et de l’Action française, il ouvre les yeux durant la guerre d’Espagne face aux atrocités commises par les franquistes. Il précise sa pensée en 1938 dans Les Grands Cimetières sous la Lune et scelle ainsi sa rupture avec Charles Maurras. 

Cette prise de conscience l’amena ensuite à combattre Pétain et à soutenir la France libre du général De Gaulle dans ses articles de presse rédigés depuis son exil brésilien. Son fils Yves, en âge de combattre, rejoignit les troupes des Forces française libres. Sous le Soleil de Satan est aussi un roman de l’incarnation du Mal ; fort de sa connaissance de la psychologie et des tréfonds de l’âme humaine, avec son talent de pamphlétaire, Bernanos décrit un Mal qui surgit et œuvre lorsque les consciences et les repères des Hommes sont brouillés et abattus. C’est pourquoi cette œuvre résonne encore en nous avec une acuité particulière.

Tandis que le parcours idéologique de Bernanos prouve que l’on peut toujours évoluer et que l’on n’est jamais condamné à rester figé dans ses errements passés, sa réflexion n’en est que plus révélatrice de la noirceur de ses contemporains. Et cela, malgré toute l’ambiguïté de sa pensée relative à l’antisémitisme de sa jeunesse. Cependant, son opposition à l’hitlérisme ne connut aucune réserve et c’est ce qui, étonnamment, le rapprocha de l’écrivain autrichien Stefan Zweig. Bernanos avait pourtant déclaré —et cela peut nous sembler abominable de nos jours —que « Hitler avait déshonoré l’antisémitisme », rendant inacceptable le vieil antijudaïsme chrétien. Il était désormais établi que plus aucune forme d’antisémitisme n’était tolérable, car la responsabilité de l’antijudaïsme ordinaire avait pu servir de base au pire et que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la lecture de l’antisémitisme, quel qu’il soit, ne pouvait plus se faire en dehors d’Auschwitz et de la barbarie nazie.

Mais, dans cette œuvre-là, la tentation du désespoir emportera-t-elle les cœurs engagés dans une lutte sans merci face aux ténèbres ? À moins que n’interviennent des phénomènes surnaturels qui surprendraient le moindre dévot. Après la parution de ce roman, Bernanos expliqua en 1927 lors d’une conférence (« Satan et Nous ») ce qui, selon lui, tentait tant ses congénères et les portait à se tourner vers le pire, comme happés par une attirance trompeuse : « Tous les hommes, depuis des millénaires, ont eu sinon la claire conscience, du moins le pressentiment de l’enfer, de ses pièges, de ses mirages, enfin du soleil de Satan. ».

Texte par Nabil Khaled. Édité par Laure Develay.

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La Colère d’Alexandra Dezzi : L’Interview

La romancière Alexandra Dezzi a accepté de répondre à mes questions à l’occasion de la parution de son second roman La Colère aux Éditions Stock en cette dernière rentrée littéraire 2020. La Colère fait suite à un premier roman remarqué Silence, Radieux paru en 2018 aux Éditions Léo Scheer. 

Avant un probable futur album musical avec son groupe Orties, Alexandra Dezzi a souhaité évoquer cette nouvelle œuvre puissante qui bien qu’inspirée de certains faits réels n’en reste pas moins un magnifique ouvrage romanesque.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de la photographie prise par Jean-Baptiste Mondino et qui figure sur la couverture de votre roman ?

  Alexandra Dezzi : J’ai rencontré Jean-Baptiste Mondino par hasard à Los Angeles au moment où je finissais la dernière version de ce roman que je venais juste de baptiser La colère, qui s’appelait encore Sphère noire la veille.

L’écriture du roman à la deuxième personne du singulier était-elle une volonté de votre part de permettre à vos lecteurs de s’identifier à votre histoire ou s’est-elle imposée d’elle-même comme un moyen de mieux la restituer ?


  A.D. : Précisons d’abord qu’il s’agit d’un roman, d’une construction littéraire. 
La deuxième personne du singulier permet d’instaurer un rythme, le lecteur se sent visé comme si on s’adressait à lui. Ainsi il devient acteur de la narration, et en même temps il se trouve là comme un voyeur.

La narratrice flotte au-dessus de mon héroïne, c’est une conscience qui vous parle, qui lui parle.
Ce procédé m’a aussi permis une impulsion et un détachement qui rend plus fluide l’écriture.

Vous avez attribué des numéros aux personnages masculins et des surnoms aux personnages féminins, « la fille », « la crâne rasée », était-ce dans un but stylistique, pour leur donner plus de caractère comme à des archétypes ou pour mieux les mettre à distance ?
  

   A.D. : Là encore, il s’agissait de se détacher. De dépersonnaliser au maximum afin de m’éloigner de ceux qui ont pu m’inspirer, mes personnages étant la somme de plusieurs individus et sources imaginaires, afin qu’ils deviennent des créatures libres et universelles. 
Les amants sont nommés par des numéros car ils sont presque interchangeables, manufacturés tels des poupées, dotés d’archétypes virils. Ils n’ont que leurs corps à offrir.

On ressent très bien à la lecture de votre roman une certaine poésie, un travail sur la musicalité du texte, c’est quelque chose que vous avez voulu particulièrement soigner ?

   A.D. : J’ai d’abord écrit rapidement, dans l’urgence. Puis j’ai sans cesse cherché à épurer, dépouiller le texte jusqu’à ce que les phrases s’enchaînent de manière tranchante et juste. 

La pratique de la boxe était-elle pour vous à travers cet instinct quasi-primal un moyen de vous reconnecter à la vie ?
  

   A.D. : Évitons la confusion entre mon héroïne et moi.
Elle pratique la boxe de la même manière qu’elle baise avec 1,2 ou 3 : pour reprendre possession de son corps, son être. Elle en fait un moyen de survie, une façon de reprendre le dessus et réparer le viol subi dix ans plus tôt. Pour se forger une armure. 

Il y a un passage dans le roman où vous êtes attristée de voir une adolescente dans le métro qui écoute très fort un morceau de Orties dans son casque. Pourquoi cela vous a-t-il à ce point touchée négativement ?

   A.D. : Il ne s’agit pas d’Orties. La colère n’est pas un récit mais un roman (c’est d’ailleurs mentionné sur la couverture). Mon héroïne était une chanteuse solo, elle n’a pas formé de duo musical avec sa sœur.

Réentendre sa voix s’échapper du casque d’une ado dans le métro la rend triste sachant qu’elle est devenue mutique. Elle a arrêté la musique et ne désire plus en faire. Ses rimes résonnant ainsi dans la tête d’une autre lui procure un sentiment d’étrangeté.

Votre idylle avec l’homme n°1 vous a donné l’impression, parce qu’il habite près de l’endroit où vous viviez quelques années plus tôt avec votre sœur, de faire l’expérience non pas d’un « passé inexact » mais plutôt d’un « présent réussi ». J’ai trouvé cette formule très intéressante, comme l’expérience d’un « déjà-vu » mais pas tout à fait, pouvez-vous nous en dire plus ?

   A.D. : Mon héroïne revient dans un quartier qui lui est familier et qui lui apparaît sous un regard nouveau, sublimé par les émotions qui la submergent lorsqu’elle rejoint 1. Son cœur s’ouvre et l’horizon également.

A la lecture de votre roman j’ai eu l’impression que le RER était presque un personnage à part entière, essentiel dans votre vie d’alors, mais une vie qui n’était vraiment trépidante que lors de votre carrière musicale ?
  

   A.D. : Le RER est un compagnon de fortune pour mon héroïne qui n’a pas d’amis, sauf sa sœur. Le RER la relie au monde, est un allier silencieux de ses errances.

Quelle part la psychanalyse a-t-elle joué dans la compréhension de votre histoire et le surgissement de cette colère et sur l’écriture de votre roman ?

   A.D. : J’ai démarré l’écriture de ce roman alors que j’entamais une psychanalyse et pratiquais la boxe de façon intensive. Dans un double mouvement, introspectif et physique, l’écriture a été le corollaire de ces deux actions complémentaires. 

Diriez-vous que l’homme n°1 de votre histoire avait un comportement égoïste, tant dans sa sexualité que dans votre relation, comme s’il avait eu le sentiment qu’il pouvait recevoir sans donner ?
  

   A.D. : 1 est un personnage fictif inspiré d’hommes divers. Je l’ai conçu de façon à ce qu’il soit lâche, assez autocentré, pas très affectueux et incapable de donner

Avez-vous eu le sentiment de vivre une sorte de dédoublement avec la présence du personnage de « la fille » qui représente votre jeunesse volée et qui resurgit lors d’une crise violente que l’on ressent comme psychosomatique ?
  

   A.D. : La fille est un personnage flottant, un fantôme qui personnifie le déni de viol dont je me suis servie pour bâtir les fondations du roman.

La fille resurgit dans la narration telle qu’elle est revenue dans mon travail psychanalytique.

Pensez-vous que les textes de certains rappeurs encouragent le viol et à votre avis pourquoi cela a-t-il été si peu évoqué dans la presse musicale ?

Était-ce dû à une pression de l’industrie, des maisons de disques ? On a l’impression d’avoir assisté à une forme de complaisance de leur part.
  

   A.D. : Le rap a participé à irriguer et banaliser la culture du viol sur des générations entières, que ce soit dans les textes ou l’imagerie.

En plus d’être relégué au statut d’objet, la femme y est souvent malmenée, maltraitée. Grâce à l’après #Metoo, on commence seulement à en parler. 

N’avez-vous pas ressenti comme une seconde injustice quand l’homme n°1 a évoqué une certaine naïveté de votre part d’avoir suivi ce rappeur qui vous a violé ? C’est à tout le moins un manque de compassion voire un reversement de la charge de la culpabilité ?

   A.D. : La réaction de 1 suite au récit de mon héroïne est typique de celles que j’ai pu entendre de la part de connaissances lorsque je racontais le viol dont j’ai été victime. 

Après la publication de votre second roman vous avez annoncé vouloir reformer le groupe Orties avec votre sœur Antha, de nouveaux morceaux ont-ils été enregistrés et un nouvel album est-il en préparation afin de succéder à Sextape ? Pourrons-nous d’ailleurs un jour écouter les titres que vous aviez enregistrés mais qui n’ont jamais pu sortir en raison de problèmes de droits et de désaccords avec vos producteurs de l’époque ?  
  

   A.D. : Je suis hantée par Orties, le projet n’étant pas achevé.

Nous avons enregistré de nouveaux titres.

Et les chansons de notre deuxième album devraient finir par voir le jour.
En attendant, elles reposent loin de ce monde fou.

Propos recueillis par Nabil Khaled.

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Alexandra Dezzi, La Colère, Éditions Stock, 224 pages, 18,50 € ; Silence, Radieux, Éditions Léo Scheer, 250 pages, 18 €. 

La Colère d’Alexandra Dezzi

Nous la connaissions sous le nom de Kincy en tant que moitié du duo rap Orties aux côtés de sa sœur Antha, elle publia un premier roman remarqué Silence, Radieux en 2018 aux Éditions Léo Scheer. Nous retrouvons Alexandra Dezzi en 2020 avec un second roman coup de poing, La Colère publié aux Éditions Stock et dans lequel émerge une rage salvatrice envers le viol qu’elle a subi et qu’elle avait enfoui dans sa mémoire quelques années plus tôt avant que ne surgisse ce qui devait enfin sortir et être dit.

La Colère d’Alexandra Dezzi c’est d’abord cette photo prise par Jean-Baptiste Mondino et qui figure sur la couverture du livre avec ce sang qui s’écoule sur le visage de l’autrice sans que l’on ne sache s’il fait suite à un accident consécutif à un cours de boxe ou à quelque chose de plus grave. Dans ce roman, écrit à la deuxième personne, pas tant parce qu’il s’adresserait directement au lecteur mais parce qu’Alexandra Dezzi semble communiquer avec elle-même, avec son double nommé « elle » ou « la fille » comme une réminiscence de sa jeunesse volée. Volée par un rappeur, nommé -1, qui la viola dans une chambre d’hôtel alors qu’elle était âgée de 19 ans. Elle pensait avant cela que les textes de certains rappeurs n’étaient que de l’esbroufe. Elle a changé d’avis depuis. Et l’on sait désormais depuis l’affaire Moha La Squale que ce ne sont pas que des mots. Qu’ils ont des conséquences et peuvent conduire au pire. 

Cet événement mis du temps à revenir à la mémoire d’Alexandra. Elle continuait une vie qui lui semblait vide, sa carrière musicale derrière elle, entre ses cours de boxe, où elle rencontra l’homme qui occupait ses nuits, nommé 1 comme tous les personnages du roman qui n’ont pas vraiment de noms comme pour les mettre à distance, ses trajets en RER, un moyen de transport qui est presque un personnage à part entière du roman, et ses rendez-vous chez le psychanalyste qui lui permit de se délivrer et de sortir ce qu’elle avait en elle. Cette saine colère.

Mais La Colère d’Alexandra Dezzi est aussi un magnifique récit littéraire, il y a de la musicalité dans le texte, de la poésie dans cette œuvre comme c’était le cas dans les paroles d’Orties. Cette colère est aussi une révolte contre l’injustice, contre celui qui renverse la charge de la culpabilité en estimant qu’elle aurait été naïve de suivre ce rappeur cette nuit-là. Elle aura dû se battre contre cette forme de sidération qui l’empêcha de résister aux avances d’un pseudo photographe qui abusa d’elle. Toute cette colère ne pu ressortir que par le biais d’une crise violente que l’on devine psychosomatique.

Tout ce travail de renaissance lui permit enfin de sortir de ce qu’elle appelait « La Sphère » dans laquelle elle était enfermée et qui lui pesait tant. De se sentir à nouveau vivante, sensation qu’elle recherchait par la pratique de la boxe, comme un retour à un instinct primal, mais pour finalement, par une soudaine révolte, reprendre sa place dans le monde, dans « un présent réussi » plutôt que dans « un passé inexact ». Et de triompher ainsi du mal et de l’adversité de notre monde implacable.

Texte par Nabil Khaled.

©Tous droits réservés. 

Alexandra Dezzi, La Colère, Éditions Stock, 224 pages, 18,50 € ; Silence, Radieux, Éditions Léo Scheer, 250 pages, 18 €.  

Le grand art de Léa Simone Allegria

« Je ne pense pas que le corps féminin soit encore sacré aujourd’hui »

C’est dans un petit restaurant de la Place du Marché Saint Honoré où elle a ses habitudes que Léa Simone Allegria a accepté de répondre à mes questions pour parler de ses deux premiers romans. Loin Du Corps publié en 2017 dans lequel elle relatait son expérience dans le mannequinat tout en questionnant le rapport des femmes à leur image corporelle dans une société où celle-ci est omniprésente. Et Le Grand Art publié en 2020, un roman quasi policier dans le monde du marché de l’art et des ventes aux enchères. Un entretien passionnant avec une grande écrivaine en devenir.

A la lecture de votre premier roman on est frappé par votre style qui est très direct, il semble inspiré du cinéma de la Nouvelle Vague, les dialogues ressemblent un peu à ceux des films de Godard ou de Truffaut, cela a-t-il été une source d’inspiration pour vous ?

Léa Simone Allegria : J’adore les films de la Nouvelle Vague mais non, même si on absorbe beaucoup de choses à son insu donc peut-être, mais la question des influences n’est pas facile car ce n’est jamais vraiment réfléchi, à part pour la peinture qui est clairement inscrite dans mon ADN ou même énoncée dans le texte. Mais sinon il y a des auteurs que j’adore et des livres qui sont mes livres de chevet mais l’influence est plutôt inconsciente. Mais parfois cela peut être plus concret comme en ce moment où je suis en train de réfléchir à un troisième roman, j’ai déjà des idées et là j’ai relu Tiens Ferme Ta Couronne de Yannick Haenel parce que je voulais voir comment il avait choisi cette narration à la première personne et parlé d’un écrivain (Herman Melville), et il y avait tout ce style un peu apocalyptique et un peu fou que je voulais retrouver. Donc là peut-être qu’on pourrait parler d’influence parce que sciemment je suis allé chercher ce livre que j’avais déjà lu en me disant « Tiens j’ai envie de le relire pour me donner une inspiration ».

La psychanalyse tient une place prépondérante dans votre premier roman, cela a-t-il été un cheminement important pour vous ?

L.S.A. : Honnêtement la psychanalyse je n’y comprend pas grand-chose, j’aurais bien aimé parce que je trouve ça effectivement passionnant mais Loin Du Corps c’était très tiré de mon expérience personnelle et donc c’était pour essayer de me comprendre moi-même, de me sauver moi-même car j’ai eu un moment difficile dans ma vie. J’avais essayé de voir des psys justement, quatre ou cinq, mais je n’ai jamais réussi à trouver quelqu’un qui trouve réponses à mes interrogations. Mais dans le roman, en essayant de me comprendre, je décortique des choses pour trouver ce qui se passe en moi.

Il y avait ce personnage du psychanalyste dans Loin Du Corps qui était assez déroutant…

L.S.A. : C’est un peu ce que je ressentais oui. J’attendais avec une impatience folle le jour où j’allais retrouver le psy car j’avais l’impression qu’il allait tout d’un coup me sauver, et puis à chaque fois il ne se passait rien et c’était encore plus déroutant… Ce n’était pas difficile, c’est juste qu’il avait l’air de s’ennuyer un petit peu comme le personnage dans le roman. J’en attendais trop et en réalité les psys ça ne peut pas vous sauver comme ça… Quand on est si mal que ça je pense que c’est peut-être une solution mais ça ne peut pas faire de miracles.

Les références à l’histoire de l’art étaient déjà très présentes dans Loin Du Corps et c’est quelque chose qui vous a construit et que vous avez souhaité approfondir dans Le Grand Art ?

L.S.A. : Oui j’ai fait l’École du Louvre après avoir fait une prépa littéraire et un Master de Lettres Modernes à la Sorbonne. J’ai fait aussi des arts appliqués aux Ateliers de Sèvres et l’École du Louvre c’est venu au même moment mais c’était un peu par hasard parce que je ne savais pas quoi faire. J’aimais un peu tout, j’aimais la littérature mais un Master de Lettres après la prépa ce n’était pas suffisant parce que le rythme de la prépa est assez effréné et donc je m’ennuyais un peu à la Sorbonne. Le rythme de la prépa me plaisait bien mais les concours moins donc je ne les ai pas passés. Mais c’était surtout pour apprendre, j’écrivais plein de trucs sur des carnets, des dates, j’aimais bien accumuler des connaissances et donc je suis tombé sur l’École du Louvre comme ça. Et en fait j’ai adoré cette école, vraiment, parce que c’était passionnant, j’allais tous les jours au Louvre, j’avais la carte qui me le permettait, je l’ai toujours d’ailleurs mais maintenant c’est une carte professionnelle. Et dans cette école on se posait devant une œuvre et on devait la décrire en dix minutes chrono, c’était comme ça au quotidien et donc toutes ces œuvres sont restées dans mon imaginaire car je les ai tellement étudiées et décrites pendant quatre ans que maintenant elles font partie de moi intégralement. Et la façon de regarder du Louvre je l’ai toujours quand je me balade dans les rues, devant les statues, tout de suite dans ma tête c’est « description », « datation », la méthodologie Louvre complétement ! C’est une façon de voir les choses qui fait que ça m’aide beaucoup pour parler de ce que je vivais dans le mannequinat, et dans Le Grand Art pour parler du dessous des œuvres, des tableaux, c’est une façon de voir les choses qui m’est restée.

Pensez-vous comme c’était le cas pour les sculpteurs de statues grecques de l’Antiquité que la beauté repose sur des lois mathématiques ? C’est une question que l’on retrouve dans le monde de la mode également.

L.S.A : Justement non. J’espère que j’ai montré que je n’y croyais pas du tout, dans le sens où chaque personne est différente et a des proportions qui lui sont propres. Je comprends les proportions idéales en mode, quand on vous demande de faire un 36 de tour de taille, c’est pour une question de patronage mais cela n’a rien à voir avec la beauté, pas du tout. C’est une question pratique dans la mode, que je comprends, j’ai mis du temps à la comprendre car je la trouvais injuste, mais quand on fait ce métier-là, c’est justement pour ça car on a des proportions dites « idéales ». Car on crée les modèles sur nous, par exemple en ce moment je travaille pour Laure de Sagazan qui est une créatrice de robes de mariées, elle demande de faire un 38, moi je fais plutôt un 36 et je comprends que cela crée des problèmes de patronage. Mais les proportions idéales, le « canon grec » je le comprends pour une statue, je comprends pourquoi cela a été institué, mais si on pense aux statues d’Akhenaton qui sont très menues du haut et larges du bas, c’est magnifique aussi ! Les définitions de la beauté sont pour moi infinies.

Nietzche disait d’ailleurs dans Vérité et Mensonge au Sens Extra Moral qu’autant il n’y a pas de vérité absolue, que le mensonge n’existe pas non plus, il n’existe que quand une personne trompée estime subir un préjudice, mais qu’il n’y a pas de beauté non plus dans l’absolu, il n’y a de beauté que pour la personne qui a définit le type de beauté qui lui plaisait. Mais dans la nature indépendamment de notre regard, il n’y a pas de beauté… 

L.S.A. : Je suis d’accord avec ça, complètement, même les beautés naturelles ne sont pas mathématiques. Elles ont été forgées par le hasard, par l’évolution, et plus c’est cabossé plus j’aime en général ! Les physiques d’hommes un peu cabossés correspondent à mon idéal masculin, je préfère aussi les gâteaux un peu cassés, un peu mal faits ! 

Dans Loin Du Corps vous donnez aussi la réponse à la question de savoir pourquoi les statues grecques avaient de si petits sexes…

L.S.A : Oui c’est une question que l’on se pose quand on voit ces statues, c’est un critère de beauté qui a été perdu dans le temps. Aujourd’hui on privilégie plutôt les gros pénis, pas uniquement dans les films pornographiques mais dans la vie en général. C’est une chose dont on parle souvent, c’est peut-être un mythe aussi sur les préférences des femmes, un lieu commun de nos jours. Mais pour les statues grecques c’est parce que les grecs privilégiaient le siège de la pensée, la posture intellectuelle. 

Finalement le titre Loin Du Corps symbolise-t-il plus l’éloignement de l’héroïne d’avec son propre corps ou la dépossession qu’en fait la société par sa normativité ?

L.S.A. : Je pense que justement elle s’éloigne de son corps. Le mot « corps » peut aussi être remplacé par « image ». Elle s’éloigne de sa propre image par ce qu’elle en fait elle-même. Elle rentre dans ce milieu là et puis on la dépossède de son image, de son corps qui devient un objet, un outil de travail, et c’est difficile de garder une distance vis-à-vis du monde du mannequinat. C’est ce que j’ai essayé de montrer, c’est difficile de ne pas se laisser engloutir par tout ce monde là et par exemple quand on nous dit qu’il faut qu’on fasse un 92 de tour de hanches etc. Quand on est jeune comme ça et qu’on fait l’apprentissage de son propre corps c’est très difficile de mettre une distance et de se dire « c’est parce qu’ils en ont besoin dans ce milieu-là, pour une norme et une question de patronage ».  On se dit plutôt « Ah merde, il y a quelque chose qui ne va pas chez moi, il faudrait que je sois comme ça parce que c’est ça la norme ». En oubliant que la norme elle est complètement autre dans la vraie vie, on oublie ça parce qu’on devient un objet et qu’on veut coller complètement à l’image à laquelle on nous demande de correspondre. Donc à ce moment-là on s’éloigne de son propre corps.

A votre avis cela vient d’où ? Vous avez parlé de patronage, apparemment il y a beaucoup de critères assez stricts dans la mode…

L.S.A. :  Alors il y a beaucoup de critères dans la mode, ceux des mannequins « cabines » ce que j’ai fait pendant longtemps, c’est-à-dire le patronage, mais il y a aussi les mannequins « runway » qui font des défilés, qui sont beaucoup plus maigres et beaucoup plus grandes, donc là c’est très squelettique. Il y a aussi les mannequins photo, parfois on peut faire un peu de tout mais en général ce n’est pas le cas.

Et ces critères sont imposés par les créateurs ?

L.S.A : C’est imposé par les créateurs, par les magazines, on dit que ça change mais pas assez vite. Mais on voit plus de diversité, en tout cas dans les campagnes de pub, dans les éditoriaux. Il y a de plus en plus de corps différents qui sont proposés dons oui ça change un petit peu mais la norme elle reste quand même celle de la fille qui a 18 ans, filiforme et à la limite de l’anorexie.

Ce qui d’ailleurs n’est pas perçu par les hommes comme un critère de beauté…

L.S.A. : Non d’ailleurs pour moi non plus ce n’est pas un critère de beauté. C’est beau parce que ça donne un air très juvénile, très enfantin, très fragile et c’est quand même joli. Mais quand on les voit à poil, pour les avoir vues longtemps, parce que je me changeais au milieu d’elles, il y a quand même beaucoup d’os partout, qu’on gomme sur Photoshop, c’est assez effrayant…

Diriez-vous que l’héroïne de votre premier roman est davantage une Venus moderne maitresse de son propre corps et qui en tire profit plutôt qu’un objet sexuel ?

L.S.A. : Je pense que cela dépend à quel moment du roman. Je pense que Adrienne arrive à un moment où elle peut reprendre le dessus et où elle s’éloigne de tout ça et elle se dit que c’est possible de faire autrement. Elle retrouve un peu sa liberté, reprend confiance, reprend la maîtrise de sa vie, elle n’est plus dans cette dépression dans laquelle on la trouve au début du roman et on sent qu’elle peut s’envoler et faire quelque chose. Et puis ça retombe par une conjoncture de plusieurs facteurs, mais à la fin quand elle dit qu’elle assiste au mariage de sa propre image, c’est une façon de dire qu’elle se laisse complètement dissoudre ou absorber par sa propre image et donc c’est l’image qui gagne, qui l’emporte sur ce qu’elle aurait pu être, sur son propre désir et sur sa propre volonté et sur ce qu’elle aurait pu devenir. A la fin c’est le corps qui gagne. 

Selon vous quel est la part du sacré et du profane dans les représentations et les images des corps féminins de nos jours ?

L.S.A. : Je ne pense pas que le corps féminin soit encore sacré aujourd’hui car quand on voit le nombre de corps qui sont exhibés sur les réseaux sociaux ou quand on ouvre un magazine ou partout dans la rue sur des publicités, le corps féminin est quand même très montré. Il peut devenir sacré grâce à l’art encore aujourd’hui, oui je pense. Ce qui me vient en tête c’est l’image de Beyonce avec ses jumeaux dans les bras et qui se présente comme une Madone et bien je le trouve magnifique ce corps et je trouve que cette image est très belle. Cela montre sa féminité, sa puissance, la maternité et là je trouve que oui son corps est sacré. Après au quotidien, ce qu’on fait des corps féminins, quand je voie le nombre de jeunes femmes qui s’exhibent sur les réseaux sociaux, on peut se poser la question. Mais aussi pour le corps des hommes, peut-il être encore sacré ? A travers l’art oui mais pas exhibé comme ça pour une publicité ou sur internet comme c’est le cas sur Instagram. Dans ce cas il l’est beaucoup moins.

Dans Loin du Corps l’épisode du chercheur en histoire de l’art qui se prend pour Édouard Manet est-il une métaphore de la folie du monde des arts, de celui de la mode ou de notre époque ?

L.S.A. : Je ne crois pas qu’il y ait une folie de notre époque, il y en a une bien sûr mais je pense qu’à toutes les époques il y a eu des folies. Mais ce n’était pas pour parler d’une folie particulière de la mode ou de l’art, c’était d’abord pour parler de l’Olympia de Manet, une manière d’en parler qui m’amusait et puis on rencontre souvent des personnes qui sont complètement exubérantes comme ça, qui restent bloquées sur des choses, qui ont des obsessions, pas forcément dans un milieu particulier, mais je souhaitais parler de quelqu’un qui aurait eu une obsession au point de basculer dans la folie.

Pensez-vous comme votre héroïne Adrienne qu’il soit absurde que Manet se soit rendu la vie impossible parce qu’il avait honte d’une vie hors de la norme ? (Il avait eu adolescent un enfant avec sa jeune prof de piano). Est-il encore aussi difficile aujourd’hui de faire fi des conventions sociales ?

L.S.A. : Adrienne le juge à ce moment là mais c’est compliqué de juger car nous ne sommes plus à la même époque et on ne peut pas savoir exactement quelles auraient été les conséquences de la vie qu’il menait. Mais dans le cas d’Édouard Manet il y a la question de la vie de cet enfant qui est en jeu et c’est cela qui m’a fait de la peine. Il ne savait pas vraiment si Manet était son père ou son oncle… Mais la question des conventions sociales ou du regard des autres continuent à être aussi importants aujourd’hui. Dans un certain sens oui mais heureusement beaucoup moins qu’à l’époque de Manet, beaucoup moins qu’au XIXe siècle, les conventions sociales sont différentes, elles sont toujours présentes forcément mais on est quand même beaucoup plus libre de faire ce qu’on veut et de vivre comme on veut et on est de moins en moins jugé, surtout en ce qui concerne nos choix matrimoniaux, le mariage ce n’est plus du tout une question.

Vous montrez dans votre second roman Le Grand Art comment le marché des œuvres d’art a été lui aussi bouleversé par l’arrivée d’Internet, des enchères en ligne et des réseaux sociaux où notamment Instagram a pris une place prépondérante…

L.S.A. : Oui cela a complètement changé le visage du marché de l’art, depuis ce que l’on a appelé la « révolution numérique » ce n’est plus le même métier. Cela reste des marchands qui vendent de l’art mais la manière de le vendre est totalement différente.

Et certains sont donc complètement « has been » comme le personnage principal du roman qui n’a pas pris ce tournant…

L.S.A. : Je n’en ai pas rencontré personnellement mais je l’ai imaginé. Je l’ai même vu dans d’autres milieux, des gens qui n’ont pas pris ce tournant du numérique. Ce sont des gens d’une certaine génération mais parce que contrairement à nous ils n’ont pas grandi avec ça. On a été une génération charnière qui a connu le monde sans Internet et c’est arrivé alors qu’on était jeune donc on a pu s’adapter. Mais pour nos parents ce n’était pas du tout le cas et pour des gens qui sont un peu plus âgés que nos parents encore moins. Je trouve ça super intéressant car on est dans une révolution complète des façons de communiquer, de vivre et d’être et donc oui j’ai voulu en parler à travers l’art.

La découverte par le personnage principal d’un tableau méconnu de la Renaissance lui procure un véritable vertige voire une illumination. Pensez-vous qu’une œuvre d’art puisse à ce point nous bouleverser intérieurement ?

L.S.A. : Bien sûr, cela s’appelle le « syndrome de Stendhal ». Moi cela m’est déjà arrivé d’être complètement transportée par un tableau, d’être complètement sens dessus dessous à cause d’une œuvre, de la regarder jusqu’à en perdre peut-être pas l’équilibre parce que ce serait un peu extrême mais jusqu’à se perdre complètement à l’intérieur de l’œuvre oui cela m’est déjà arrivé.

Et cela n’est pas forcément lié au caractère religieux de l’œuvre comme dans le roman, une Vierge à l’Enfant…

L.S.A. : Non cela n’a rien à voir avec la religion, il se trouve que c’est une Madone à l’Enfant mais cela aurait pu être des Tournesols de Van Gogh… Mais dans le cas de Paul Vivienne, il tombe dans les pommes à ce moment là car cela résonne avec quelque chose en lui, de son histoire.

Le fait que ce tableau soit daté dans le roman probablement de l’époque de la Grande Peste, rétrospectivement c’est assez amusant car votre roman est paru juste au début de la pandémie de Covid-19, vous y voyez comme une sorte de synchronicité ?

L.S.A. : En tout cas je ne pouvais pas le prévoir car j’ai écrit le roman deux ans avant donc c’est un pur hasard…

Pensez-vous qu’il soit encore véritablement possible de découvrir un tel tableau, de la première moitié du XVe siècle, d’autant plus s’il est apparemment parmi les premiers à comporter les lois mathématiques de la perspective ?

L.S.A. : Ah mais cela arrive tout le temps ! Et on peut même découvrir des tableaux de maîtres aujourd’hui. C’est ce qui est arrivé avec le Caravage à Toulouse dernièrement. Découvrir des tableaux dans des chapelles, des œuvres perdues, cela arrive tout le temps, c’est cela qui est fascinant.

Mais en découvrir un qui serait d’un auteur inconnu, mystérieux ou maudit comme c’est le cas dans votre roman ?

L.S.A. : D’un auteur inconnu oui cela arrive tout le temps. C’est tout le problème de trouver l’attribution ensuite. Maudit ou mystérieux ça c’est le domaine de la littérature ! C’est ce qu’on en fait a posteriori, il est maudit parce que j’ai dit qu’il était maudit mais si cela se trouve il ne l’était pas !

Vous avez rédigé la quête du nom de l’artiste du retable comme une véritable enquête policière, notamment sur les lieux à Florence…

L.S.A. : Ce n’était pas intentionnel, je n’y ai pas réfléchi vraiment mais je me suis prise au jeu de ce que j’écrivais et je me suis amusée à faire mon enquête. Et je l’ai vraiment faite, c’est-à-dire que je suis allé à Florence, à Santo Spirito, j’ai découvert qu’il y avait eu un incendie et que les archives étaient introuvables. Je me suis rendue à la bibliothèque florentine et j’ai découvert qu’il y avait des manuscrits d’apothicaires, tout cela est réel, j’ai inventé beaucoup de choses mais cela est réel en tout cas sur les éléments historiques. Et quand je parle de ce peintre Masino qui aurait vécu à Florence et que je raconte qu’il y avait un barbier au coin de la rue, il y en avait vraiment un, tout cela je l’ai recherché et donc cela donne un style un peu polar car c’est vraiment le fruit de mes recherches, j’ai vraiment mené mon enquête.

Dans les lettres d’apothicaires vous n’avez pas vraiment trouvé de Masino ?

L.S.A. : Non il n’y en avait pas ! (Rires).

Pensez-vous comme votre personnage principal que l’authenticité d’une œuvre d’art dépend de la réputation de l’expert ?

L.S.A. : Oui j’ai participé à des affaires de recherches d’authenticités et justement j’étais très surprise de voir que tout dépendait de l’expert. A chaque fois. Et j’ai rencontré un expert de Rembrandt à Amsterdam qui est le deuxième expert mondial de réputation. Mais le premier expert mondial ayant plus de 80 ans, il me disait qu’il y avait une œuvre que cet expert ne reconnaissait pas comme un Rembrandt alors que pour lui c’en était un. Donc après sa probable future disparition, le deuxième expert va devenir le premier expert mondial et donc ce tableau va devenir un Rembrandt. C’est un peu arbitraire.

Cela fausse un peu la valeur de l’œuvre ?

L.S.A. : A 100% ! J’ai des amis à New York qui ont un Soutine chez eux. Ils l’ont fait expertiser. Les experts de Soutine qui ont plus de 80 ans disent que ce n’est pas un Soutine. Mais après avoir fait des recherches avec eux, il n’y a aucun doute que cette œuvre faisait partie de la collection de Helena Rubinstein qui a elle-même fréquenté les ateliers de Soutine et de Modigliani. Donc c’est assez clair que c’est un Soutine. Mais les experts disent que Helena Rubinstein a certes acheté cette œuvre mais qu’elle aurait acheté un faux. A l’époque même de Soutine ! Moi j’en doute. Je pense que c’est un Soutine mais qui suis-je pour le dire… Pour l’instant ce n’en est pas un mais peut-être qu’un jour cela le deviendra avec de nouveaux experts. Donc tout dépend des experts et donc c’est ce que j’ai essayé de montrer dans Le Grand Art.

D’ailleurs, sans rien révéler du dénouement du roman, c’est la ténacité de la jeune experte Marianne Javert qui finit par l’emporter face à ceux qu’elle considère comme des sceptiques… Mais qui n’avaient peut-être pas entièrement tort…

L.S.A : Oui cela m’a amusé de brouiller un peu les pistes ! (Rires).

Vous avez aussi fait un lien dans votre roman entre le monde de l’art rattrapé par celui de la mode et de la pop culture, notamment avec le rôle joué par Madonna et Jean-Paul Gaultier dans un Met Gala dont le thème était l’imaginaire catholique…

L.S.A. : C’était un thème qui est tombé pile poil au moment où je l’écrivais et je me suis dit Masino va y aller ! Il y a eu des expositions, des déguisements autour de ce thème et j’ai imaginé un Masino foulant le tapis rouge !

Vous montrez aussi que dans ces ventes aux enchères les grandes fortunes sont intéressées par une œuvre davantage en fonction des autres acquéreurs potentiels plutôt que par l’œuvre elle-même…

L.S.A. : Oui il y a tout un jeu de concurrence entre ces grandes fortunes, c’est pourquoi c’est plus ou moins secret, on ne dit pas qui est intéressé par telle ou telle œuvre, et ces grandes fortunes n’acquièrent pas une œuvre pour leur plaisir mais parce que ce sont des investissements. Pour la plupart des acquisitions de haute voltigeles acquéreurs ne verront jamais l’œuvre en vrai et elle partira directement dans un coffre en sous douane ou dans une banque et c’est juste un placement. Une valeur monétaire.

C’est lié à l’exonération fiscale ?

L.S.A. : Oui c’est aussi grâce à ça que c’est très lucratif.

On devine également à travers cette vente que se déroule en réalité un combat presque géopolitique entre l’Italie et la France pour savoir qui récupérera et au final exposera cette œuvre…

L.S.A. : Oui il y a toujours des courses pour retenir des œuvres d’art majeures, les œuvres d’importance. Le musée du Louvre préempte parfois mais je ne sais pas si cela arrive si souvent mais je sais que cela arrive.

Dans votre récit on se rend compte qu’il était inévitable que commence à circuler de fausses œuvres attribuées à ce maître méconnu ?

L.S.A. : Oui si on découvre que la signature de tel maître méconnu rapporte tout d’un coup des millions, on ne va pas priver de l’imiter ! Il y a beaucoup de faussaires, quand j’ai fait mes recherches j’ai parlé avec des restaurateurs de tableaux, notamment au Louvre et ils m’ont dit que le problème des faussaires qui peignent à la manière du XVe siècle cela arrive tout le temps aujourd’hui. Ils ont tout un tas de systèmes pour se prémunir contre ça. Mais ce problème est très présent.

Sans révéler le dénouement du roman, pensez-vous qu’il soit possible de créer véritablement un mythe tel que celui de ce « Masino », un mythe qui doit tout à la relation tourmentée entretenue entre votre personnage principal et l’experte Marianne Javert ?

L.S.A. : C’est la question que je pose, je ne sais pas si cela existe mais ce livre c’est pour dire que cela aurait pu exister, dire que Caravage c’était un peintre maudit qui a tué quelqu’un et a été damné, qu’il peignait extrêmement vite sans dessins préparatoires, cela est peut-être une invention du XXe siècle.

On pourrait d’ailleurs imaginer que sur le marché de l’art une œuvre de la Renaissance vienne supplanter un Jeff Koons ou un Damian Hearst ?

L.S.A. : Oui d’ailleurs l’œuvre la plus chère du monde c’est un Léonard De Vinci, le Salvator Mundi, et non une œuvre contemporaine et de très loin. Mais on n’en sait rien en réalité si c’est un Léonard… Mais elle lui est attribuée. D’où vient-elle ? Quelle est son histoire ? On n’en sait rien du tout et je considère qu’on a créé un peu un mythe autour de cette œuvre.

La morale de cette histoire n’est-elle pas que la préservation d’un mythe fut-il nouveau doit être supérieure à toute autre considération ou le destin du héros n’est-il dû qu’à une succession de péripéties et de choix personnels ?

L.S.A. : Un peu oui, comme dans Qui Tua Liberty Valence, préserver le mythe, préserver l’histoire, c’est de dire que peu importe qui a peint l’œuvre en question, son authenticité, pourvu que cela nous fasse rêver et qu’on l’aime telle qu’elle est même si c’est un mensonge. Peut-être pas à tout prix, mais ce qui est beau quand on se balade dans un musée ou dans l’histoire de l’art c’est ce mystère. Car savoir si c’est vrai ou faux on ne le saura jamais. Mais pour Paul Vivienne c’est assez clair dés le début qu’il va vivre son chant du cygne. C’est son dernier coup il le sait. Il ne va pas revenir et retrouver une carrière et tout recommencer. Que pourrait-il faire après ? Il n’y a pas trop de choix pour lui. Je ne trouve pas cela si triste qu’il tire sa révérence en pleine heure de gloire plutôt que de décrépir… Il échappe à la vieillesse et à la décrépitude. Il aurait voulu être encore dans le game et dans l’action et il l’a obtenu ! Et il est beaucoup mieux à la fin du roman qu’au début où il était dans l’inaction, complètement dépassé, c’est cela qui était terrible… Vouloir perdurer dans le métier alors que ce métier a disparu avant soi-même, c’est cela le pire…

Mais il aura vécu quelque chose d’intense et sera revenu à sa place et finira par partir sur un moment de gloire et c’est ça qui est beau !

Pour finir au sujet de votre futur troisième roman, pouvez-vous nous en dire un peu plus ? Allez-vous explorer un autre univers ?

L.S.A. : Je pense que ce sera beaucoup plus intime, un peu comme dans Loin Du Corps, je reviendrai un peu sur ce genre de choses. Sans tomber dans l’autofiction, car ce sera quand même une vraie fiction avec de vrais personnages qui auront leur propre identité mais je reviendrai sur un thème qui me sera plus proche. A la croisée de Loin Du Corps et de Le Grand Art, ce sera quelque chose de plus personnel mais avec une vraie histoire quand même.

Propos recueillis par Nabil Khaled.

© Tous droits réservés. 

Léa Simone Allegria, Loin Du Corps, Le Seuil, 299 pages, 18 € ; Le Grand Art, Flammarion, 351 pages, 20 €.

A Rebours de J.K. Huysmans, une décadence fin de siècle

Ce roman majeur du courant décadentiste de Joris-Karl Huysmans paru en 1884, œuvre emblématique de la notion de confinement et qui donne l’impression de ne rien raconter ou presque, marquera les prémices de la future conversion de l’auteur à la foi catholique.

« Je dis souvent que tout le malheur des hommes vient d’une chose, celle de ne pas demeurer au repos dans une chambre ». C’est cette célèbre assertion de Blaise Pascal que Des Esseintes, le héros décadent de Huysmans, tente de réfuter. Héritier d’une race nobiliaire dégénérée par les unions consanguines, éduqué par des prêtres jésuites, il n’a que mépris pour les bourgeois de son temps, qu’il juge être de parfaits imbéciles, et n’ayant goût, ni pour l’administration ni pour les affaires, il décide à sa majorité de vendre le vieux château familial pour bâtir une petite demeure à Fontenay-Aux-Roses, afin de s’y retirer et d’y jouir des bienfaits de la lecture et des arts tels que la peinture ou la poésie. Sans toutefois négliger les plaisirs culinaires qu’il apprécie seulement dans une certaine frugalité.

Les aspirations de cet anti-héros imaginaire emblématique de la génération de Huysmans hantée par ce qu’on appelait alors « le mal du siècle », une forme de rejet de la nouvelle société industrielle et de ses obligations, trouve à notre époque un écho à travers les inquiétudes liées aux désastres écologiques et à l’épuisement des ressources. C’est notamment une filiation revendiquée par des auteurs contemporains comme Frédéric Beigbeder dans son dernier roman L’Homme Qui Pleure De Rire paru en janvier 2020, ou une référence littéraire au décadentisme comme ce fut le cas dans le roman Soumission de Michel Houellebecq paru en 2015 dont le héros est un universitaire rédigeant une thèse consacrée à J.K. Huysmans. 

Le propos sera d’ailleurs accentué dans son dernier ouvrage Sérotonine paru en 2019 dans lequel la volonté du héros de se retirer du monde et de rejeter le « libéralisme sociétal » apparait de façon beaucoup plus évidente.

A l’aune de ses lectures latines, le héros de Huysmans entrevoit lui une similitude entre le XIXe siècle finissant et la décadence romaine du Ve siècle. Il demeure pourtant rétif aux attraits de la théologie, y compris chez Saint-Augustin. Il a également, par lassitude, renoncé à la luxure, mais son apparente misogynie n’a d’égal que sa grande admiration pour la beauté des femmes. Il souhaite moins se soustraire aux tentations qu’à la nécessité d’apaiser cette sourde névrose qui le submerge. 

Il tente alors de noyer sa peine dans des lubies, telle son idée de sertir de pierres précieuses la carapace d’une tortue, la pauvre bête finira par mourir sous le poids de cet attirail. Il se fabrique également un véritable orgue à liqueurs, dont l’une des saveurs lui rappellera la désagréable visite chez ce qu’on ne peut véritablement appeler un dentiste mais plutôt un arracheur de dents, qui moyennant deux Francs, le soulagea, non sans mal, de sa souffrance.

Il est par ailleurs obsédé par certaines visions inspirées de toiles de grands maîtres, tantôt fasciné par la Salomé de Gustave Moreau, tantôt épouvanté par les estampes de Jan Luyken représentant toutes les tortures et tous les supplices que les religions purent inventer.

Des Esseintes aménage par ailleurs sa chambre à coucher telle une cellule monastique dont il attenue la tristesse par une décoration qui lui ôte l’aspect de pure cloître à prières. Souhaitant se retirer d’une société qu’il méprise à présent, il peut désormais gouter aux joies de la vie monastique tout en en évitant les inconvénients, sa demeure restant proche de Paris et il s’évite de surcroit la stricte discipline et la promiscuité repoussante des monastères. 

Il s’abandonne alors à ses rêveries, la saveur d’une cigarette lui rappelant la rencontre dans une rue de Paris du petit Auguste, âgé de seize ans, exploité par son patron et battu par son père, que Des Esseintes fit boire et conduisit dans un bordel de luxe tenu par Madame Laure, afin, suivant son stratagème pervers, de lui donner goût à un monde qu’il ne soupçonnait même pas. Il lui permettra de s’amuser trois mois durant puis arrêta tout. De manière à lui rendre ce manque insupportable, l’obliger à voler, voire pire à tuer. Il aura ainsi atteint son but, en faire un assassin et un ennemi de « cette société qui nous rançonne ».

Ses pensées tournent souvent autour de la religion, notamment lorsqu’il repense aux pères jésuites. La conversion le tenterait-elle ? Rien n’est moins sûr, il ne supporterait ni les mortifications ni les longues prières requises. La notion de foi en Dieu lui est étrangère. Il se reconnait plutôt dans la philosophie de Schopenhauer, pour qui « c’est vraiment une misère que de vivre sur la Terre ! » Une pensée qui n’apporte aucune consolation dans un au-delà supposé. Mais tout de même, ses réflexions autour du dogme de la Trinité et des différentes hérésies qui déchirèrent des siècles durant les Églises chrétiennes d’Orient et d’Occident l’obsèdent. Il ne peut toutefois pas croire en un Dieu miséricordieux qui tolère la souffrance morale et physique. Souffrances dont Des Esseintes tente à sa façon de se soulager par un régime approprié, bannissant alcools, thés et café et en occupant son esprit par une autre lubie, la culture des fleurs de serre.

Le dépaysement pourrait-t-il être un moyen de guérir ses maux imaginaires ? Le voyage pour Londres le tente, mais un bref passage dans une librairie anglaise et un restaurant britannique de la rue de Rivoli suffit à le contenter. C’est surtout que son pessimisme prend le dessus, ce pénible voyage risquerait de le décevoir comme ce fut le cas pour la Hollande, et sa petite excursion lui donne déjà la sensation d’avoir en quelque sorte connu l’Angleterre.

S’il ne trouve point de consolation dans la littérature ecclésiastique, passée ou contemporaine, à l’exception de Bossuet, il ne se reconnait pas du tout dans la philosophie du parti catholique, telle celle du contre-révolutionnaire comte Joseph de Maistre dont il juge le style vide et ennuyeux. Il préfère les auteurs reniés par l’Église, tels Léon Bloy ou Barbey d’Aurevilly. Chez ce dernier, il retrouve la lutte de l’âme humaine, tiraillée entre Satan et le Christ, se donnant, tantôt au premier, tantôt au second. Et lorsqu’elle se donne au Diable, un catholicisme sadique resurgit, à travers les bûchers et les supplices qu’il engendra, régurgité de même dans le sabbat et les messes noires sataniques. 

Car il faut bien reconnaître que pour être véritablement sadique, il faut être croyant. Ne serait-ce que pour avoir la prétention de défier Dieu, y compris en niant son existence. Pour le marquis de Sade cela était évident, car si par malheur Dieu n’existât point, il faudra en inventer un pour avoir contre quoi se révolter.

Les divagations de Des Esseintes l’amènent aussi vers un dégoût de l’idée de la reproduction. Il ne comprend pas l’hypocrisie de l’Église en faveur de l’enfantement quand la vie est une misère, et son empressement à enrégimenter les orphelins dans de véritables casernes, constituant le socle d’une société les préparant à la boucherie. Des Esseintes plaide en revanche en faveur de l’avortement, arguant du fait qu’un fœtus est moins bien formé qu’un chien ou qu’un chat que l’on peut éliminer à sa naissance. 

D’autres constats frappent son esprit, les évolutions de la vie parisienne l’amènent à réaliser que la fermeture de plus en plus fréquente de maisons de tolérance trouve son explication dans le fait que la nouvelle jeunesse préfère les amours clandestines des caboulots qui bien que fort coûteuses, lui semble plus glorieuses que le fait de se résigner à entrer, payer, consommer et partir. Cela est devenu en quelque sorte trop bestial.

Cependant, à travers la trame de ce roman, la santé du personnage principal ne cesse de se dégrader, sa névrose empire donnant au lecteur à ressentir cette même sensation de malaise. Le diagnostic du médecin de Des Esseintes est sans appel. Sans retour à la vie normale, aux plaisirs qui ne l’amusaient plus, sa fin sera certaine. Pour Des Esseintes, cela équivaut à lui demander de choisir entre la mort ou l’envoi au bagne. Lui qui constate la dégénérescence de sa classe aristocratique ainsi que la ruine de l’Église dont il ne faudrait attribuer la cause aux découvertes des deux siècles passés mais bien à la bêtise des clercs elle-même ; des prêtres avec qui Des Esseintes aurait eu le plus grand mal à parler de son mysticisme sadique, sans compter ce qu’il estime être leurs « croyances débiles » ; doit-il alors se résigner à regarder le triomphe de la bourgeoisie qui aura fait commerce de tout, en se servant de la plèbe afin d’accéder au pouvoir pour ensuite finir par l’exploiter ? Et bien qu’il souhaite obtenir une mince consolation dans une foi qu’il n’a jamais trouvée, la véritable question pour Des Esseintes ne serait-elle pas plutôt : peut-on être touché par la grâce quand tout espoir est perdu ? 

Finalement, c’est Barbey d’Aurevilly qui à la lecture de ce roman en 1884 fut véritablement prophétique sur le cas de J.K Huysmans : « Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la Croix ». 

Texte par Nabil Khaled. Édité par Laure Develay.

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Répondre à ces questions ne vous enferme pas définitivement dans une voie. Ce qui est magnifique avec les blogs, c’est qu’ils sont en constante évolution au fur et à mesure de vos apprentissages, de votre développement et des interactions avec autrui. Il est toutefois opportun de savoir où et pourquoi vous vous lancez. L’articulation de vos objectifs peut simplement contribuer à apporter de nouvelles idées d’articles.

Vous ne savez pas trop comment commencer ? Écrivez simplement la première chose qui vous passe par la tête. Anne Lamott, auteur d’un excellent livre sur le processus d’écriture, affirme qu’il est nécessaire de s’autoriser un « premier jet bordélique ». C’est un enseignement essentiel : commencez par écrire, vous vous occuperez de retoucher votre texte plus tard.

Une fois que vous êtes prêt à publier, attribuez à votre article trois à cinq étiquettes qui décrivent son sujet : littérature, photographie, fiction, parentalité, alimentation, voitures, films, sports, etc. Ces étiquettes aideront les internautes intéressés par ces sujets à vous trouver dans le Lecteur. Veillez à ce que l’une de ces étiquettes soit « zerotohero », afin que les nouveaux blogueurs puissent vous trouver également.

Présentation personnelle (exemple d’article)

Voici un exemple d’article, publié initialement dans le cadre de la Blogging University. Inscrivez-vous à l’un de nos dix programmes et lancez votre blog.

Vous allez publier un article aujourd’hui. Ne vous inquiétez pas pour l’apparence de votre blog. Ne vous inquiétez pas si vous ne lui avez pas encore donné de nom ou si vous vous sentez dépassé. Cliquez simplement sur le bouton « Nouvel article » et dites-nous pourquoi vous êtes ici.

Quel est votre objectif ?

  • Vos nouveaux lecteurs ont besoin de contexte. De quoi parlerez-vous ? Pourquoi devraient-ils lire votre blog ?
  • Cela vous aidera à vous concentrer sur vos idées à propos de votre blog et sur la façon dont vous souhaitez le développer.

L’article peut être court ou long, contenir une introduction personnelle sur votre vie, décrire la mission de votre blog, présenter un manifeste pour l’avenir ou énoncer simplement vos sujets de publication.

Pour vous aider à commencer, voici quelques questions :

  • Pourquoi créez-vous un blog public au lieu de tenir un journal personnel ?
  • Quels seront les thèmes que vous aborderez ?
  • Quelle est la cible privilégiée de votre blog ?
  • Si votre blog passe la première année avec succès, qu’espérez-vous avoir accompli ?

Répondre à ces questions ne vous enferme pas définitivement dans une voie. Ce qui est magnifique avec les blogs, c’est qu’ils sont en constante évolution au fur et à mesure de vos apprentissages, de votre développement et des interactions avec autrui. Il est toutefois opportun de savoir où et pourquoi vous vous lancez. L’articulation de vos objectifs peut simplement contribuer à apporter de nouvelles idées d’articles.

Vous ne savez pas trop comment commencer ? Écrivez simplement la première chose qui vous passe par la tête. Anne Lamott, auteur d’un excellent livre sur le processus d’écriture, affirme qu’il est nécessaire de s’autoriser un « premier jet bordélique ». C’est un enseignement essentiel : commencez par écrire, vous vous occuperez de retoucher votre texte plus tard.

Une fois que vous êtes prêt à publier, attribuez à votre article trois à cinq étiquettes qui décrivent son sujet : littérature, photographie, fiction, parentalité, alimentation, voitures, films, sports, etc. Ces étiquettes aideront les internautes intéressés par ces sujets à vous trouver dans le Lecteur. Veillez à ce que l’une de ces étiquettes soit « zerotohero », afin que les nouveaux blogueurs puissent vous trouver également.

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Voici un exemple d’article, publié initialement dans le cadre de la Blogging University. Inscrivez-vous à l’un de nos dix programmes et lancez votre blog.

Vous allez publier un article aujourd’hui. Ne vous inquiétez pas pour l’apparence de votre blog. Ne vous inquiétez pas si vous ne lui avez pas encore donné de nom ou si vous vous sentez dépassé. Cliquez simplement sur le bouton « Nouvel article » et dites-nous pourquoi vous êtes ici.

Quel est votre objectif ?

  • Vos nouveaux lecteurs ont besoin de contexte. De quoi parlerez-vous ? Pourquoi devraient-ils lire votre blog ?
  • Cela vous aidera à vous concentrer sur vos idées à propos de votre blog et sur la façon dont vous souhaitez le développer.

L’article peut être court ou long, contenir une introduction personnelle sur votre vie, décrire la mission de votre blog, présenter un manifeste pour l’avenir ou énoncer simplement vos sujets de publication.

Pour vous aider à commencer, voici quelques questions :

  • Pourquoi créez-vous un blog public au lieu de tenir un journal personnel ?
  • Quels seront les thèmes que vous aborderez ?
  • Quelle est la cible privilégiée de votre blog ?
  • Si votre blog passe la première année avec succès, qu’espérez-vous avoir accompli ?

Répondre à ces questions ne vous enferme pas définitivement dans une voie. Ce qui est magnifique avec les blogs, c’est qu’ils sont en constante évolution au fur et à mesure de vos apprentissages, de votre développement et des interactions avec autrui. Il est toutefois opportun de savoir où et pourquoi vous vous lancez. L’articulation de vos objectifs peut simplement contribuer à apporter de nouvelles idées d’articles.

Vous ne savez pas trop comment commencer ? Écrivez simplement la première chose qui vous passe par la tête. Anne Lamott, auteur d’un excellent livre sur le processus d’écriture, affirme qu’il est nécessaire de s’autoriser un « premier jet bordélique ». C’est un enseignement essentiel : commencez par écrire, vous vous occuperez de retoucher votre texte plus tard.

Une fois que vous êtes prêt à publier, attribuez à votre article trois à cinq étiquettes qui décrivent son sujet : littérature, photographie, fiction, parentalité, alimentation, voitures, films, sports, etc. Ces étiquettes aideront les internautes intéressés par ces sujets à vous trouver dans le Lecteur. Veillez à ce que l’une de ces étiquettes soit « zerotohero », afin que les nouveaux blogueurs puissent vous trouver également.