Le premier roman de Georges Bernanos publié en 1926 et dont l’adaptation cinématographique de Maurice Pialat fut couronnée par une Palme d’or au Festival de Cannes en 1987 —accompagnée du scandale et du retentissement que l’on sait, est une œuvre tourmentée par la question du Mal. Il en commença l’écriture dès 1919, encore marqué par les affres de la Grande Guerre, au cours de laquelle l’honneur et la solidarité d’armes furent selon lui trahis. Sa réflexion l’amena vers les nouveaux temps troublés et indicibles de l’entre-deux-guerres où le manque de foi et d’intégrité pouvait conduire au pire.
La trame de ce roman dresse en premier lieu le portrait d’une jeune fille de notables, Germaine, dite Mouchette, qui crie son désespoir tandis que sa famille, pourtant anticléricale et républicaine, pensait outragée en ce temps où l’on ne pardonnait rien aux jeunes filles et où l’on imaginait que la liberté sexuelle n’était qu’un vice aristocratique, l’amant de la jeune fille qui l’a mise enceinte et qu’elle tuera dans un élan de colère, un marquis ne pouvait que risquer de s’attirer les foudres des braves gens et être soumis à la vindicte populaire. Car l’esprit petit bourgeois et conformiste ne les quittera pas une seconde ; l’institution familiale devenait pour certains des plus lâches le seul lieu où ils pouvaient exercer un peu de pouvoir sur plus faible qu’eux.
La suite du récit est consacrée à un jeune prêtre aux abois, l’abbé Donissan, dont le destin hors du commun croisera celui de Mouchette. Au bord de la rupture avec les autorités ecclésiastiques, il tente comme il peut de guider ses fidèles, pourtant lui aussi attiré par un mal qui seul lui confère la force de poursuivre sa tâche —jusqu’à conclure un pacte avec les ténèbres.
Mais, ici comme chez Dostoïevski, la question du crime se pose en termes tragiques. Que peut la petite morale ordinaire face à un monde où tout bascule, dans lequel la mystique n’est plus d’aucun secours et la transcendance, seule à même de maintenir un minimum de sens, s’écroule à son tour. Le cheminement idéologique de Bernanos est pour le moins surprenant. Monarchiste convaincu dans sa jeunesse, membre des Camelots du roi et de l’Action française, il ouvre les yeux durant la guerre d’Espagne face aux atrocités commises par les franquistes. Il précise sa pensée en 1938 dans Les Grands Cimetières sous la Lune et scelle ainsi sa rupture avec Charles Maurras.
Cette prise de conscience l’amena ensuite à combattre Pétain et à soutenir la France libre du général De Gaulle dans ses articles de presse rédigés depuis son exil brésilien. Son fils Yves, en âge de combattre, rejoignit les troupes des Forces française libres. Sous le Soleil de Satan est aussi un roman de l’incarnation du Mal ; fort de sa connaissance de la psychologie et des tréfonds de l’âme humaine, avec son talent de pamphlétaire, Bernanos décrit un Mal qui surgit et œuvre lorsque les consciences et les repères des Hommes sont brouillés et abattus. C’est pourquoi cette œuvre résonne encore en nous avec une acuité particulière.
Tandis que le parcours idéologique de Bernanos prouve que l’on peut toujours évoluer et que l’on n’est jamais condamné à rester figé dans ses errements passés, sa réflexion n’en est que plus révélatrice de la noirceur de ses contemporains. Et cela, malgré toute l’ambiguïté de sa pensée relative à l’antisémitisme de sa jeunesse. Cependant, son opposition à l’hitlérisme ne connut aucune réserve et c’est ce qui, étonnamment, le rapprocha de l’écrivain autrichien Stefan Zweig. Bernanos avait pourtant déclaré —et cela peut nous sembler abominable de nos jours —que « Hitler avait déshonoré l’antisémitisme », rendant inacceptable le vieil antijudaïsme chrétien. Il était désormais établi que plus aucune forme d’antisémitisme n’était tolérable, car la responsabilité de l’antijudaïsme ordinaire avait pu servir de base au pire et que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la lecture de l’antisémitisme, quel qu’il soit, ne pouvait plus se faire en dehors d’Auschwitz et de la barbarie nazie.
Mais, dans cette œuvre-là, la tentation du désespoir emportera-t-elle les cœurs engagés dans une lutte sans merci face aux ténèbres ? À moins que n’interviennent des phénomènes surnaturels qui surprendraient le moindre dévot. Après la parution de ce roman, Bernanos expliqua en 1927 lors d’une conférence (« Satan et Nous ») ce qui, selon lui, tentait tant ses congénères et les portait à se tourner vers le pire, comme happés par une attirance trompeuse : « Tous les hommes, depuis des millénaires, ont eu sinon la claire conscience, du moins le pressentiment de l’enfer, de ses pièges, de ses mirages, enfin du soleil de Satan. ».
Texte par Nabil Khaled. Édité par Laure Develay.
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