Abel Quentin, avocat pénaliste commis d’office d’un accusé dans le procès des attentats du 13 novembre 2015, de son vrai nom Albéric de Gayardon, a trouvé dans son nouveau lieu de résidence à Étampes où il vit désormais avec sa compagne, l’écrivaine Claire Berest, le sujet de son nouveau roman. Il y explore les conflits générationnels de notre époque au temps des polémiques virales et médiatiques, à travers une quête littéraire et poétique, couronnée du Prix de Flore 2021.
Jean Roscoff, professeur d’histoire à la retraite spécialiste de la guerre froide, fraichement divorcé et ancien alcoolique, tente de s’aventurer sur un terrain miné : l’étude d’un poète communiste américain des années 1950, Robert Willow, exilé dans le Paris des clubs de jazz et des existentialistes de Jean-Paul Sartre, de la bande duquel il se trouva exclu par sa prise de distance vis-à-vis du stalinisme dont Sartre ne reconnaitra les crimes que tardivement. Le philosophe refusait de faire le jeu de l’Ouest et considérait que « tout anticommuniste est un chien ». Après la rupture, Willow s’installa à Étampes dans l’Essonne pour y rédiger des poèmes de gestes romantiques et énigmatiques, avant de disparaître mystérieusement dans un accident de la route.
Roscoff, dépassé par les combats idéologiques des nouvelles générations dont il ne comprenait ni la radicalité, la pureté de leur engagement, ni ne partageait les analyses en termes systémiques, ne percevait vaguement dans leurs attitudes que les regards glaçants des militants de la Ligue communiste révolutionnaire (l’ancêtre du Nouveau parti anticapitaliste pour les plus jeunes), croisés dans les années 1980 tandis qu’il militait au sein de l’association SOS Racisme, plus ou moins inféodée au parti de la rue de Solferino, dont il tentait de rester fidèle aux idéaux, plus ou moins idéalisés, de sa jeunesse. Il devra néanmoins faire face, à son corps défendant, à une polémique redoutable.
A travers ce récit désabusé, Abel Quentin nous livre un portrait féroce d’une époque qu’il dépeint sous le sceau d’une dureté absolue à laquelle son personnage central tente de s’extirper à travers la rédaction de son livre-enquête, comme pour essayer de se redonner une dernière chance de réussir une vie ternie par un potentiel péniblement gâché. Mais dans sa quête Roscoff serait-il passé à côté d’une dimension essentielle de l’identité du poète ? Et ne se doutait-il pas que cette relative occultation ne pouvait lui être pardonnée ? Mais sait-on ce qui animait réellement l’âme de Robert Willow ? Lui dont la plus grande faute fut sans doute d’avoir refusé d’agir selon l’injonction sartrienne qui voulait selon le philosophe de Saint-Germain-des-Prés que chaque homme agisse à partir de ce qu’il nommait sa « situation ». A moins que la vie de Robert Willow ne renferme encore d’autres mystères.
Texte par Nabil Khaled.
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Abel Quentin, Le Voyant d’Étampes, Éditions de l’Observatoire, 378 pages, 20 €.