La Colère d’Alexandra Dezzi : L’Interview

La romancière Alexandra Dezzi a accepté de répondre à mes questions à l’occasion de la parution de son second roman La Colère aux Éditions Stock en cette dernière rentrée littéraire 2020. La Colère fait suite à un premier roman remarqué Silence, Radieux paru en 2018 aux Éditions Léo Scheer. 

Avant un probable futur album musical avec son groupe Orties, Alexandra Dezzi a souhaité évoquer cette nouvelle œuvre puissante qui bien qu’inspirée de certains faits réels n’en reste pas moins un magnifique ouvrage romanesque.

Pouvez-vous nous raconter l’histoire de la photographie prise par Jean-Baptiste Mondino et qui figure sur la couverture de votre roman ?

  Alexandra Dezzi : J’ai rencontré Jean-Baptiste Mondino par hasard à Los Angeles au moment où je finissais la dernière version de ce roman que je venais juste de baptiser La colère, qui s’appelait encore Sphère noire la veille.

L’écriture du roman à la deuxième personne du singulier était-elle une volonté de votre part de permettre à vos lecteurs de s’identifier à votre histoire ou s’est-elle imposée d’elle-même comme un moyen de mieux la restituer ?


  A.D. : Précisons d’abord qu’il s’agit d’un roman, d’une construction littéraire. 
La deuxième personne du singulier permet d’instaurer un rythme, le lecteur se sent visé comme si on s’adressait à lui. Ainsi il devient acteur de la narration, et en même temps il se trouve là comme un voyeur.

La narratrice flotte au-dessus de mon héroïne, c’est une conscience qui vous parle, qui lui parle.
Ce procédé m’a aussi permis une impulsion et un détachement qui rend plus fluide l’écriture.

Vous avez attribué des numéros aux personnages masculins et des surnoms aux personnages féminins, « la fille », « la crâne rasée », était-ce dans un but stylistique, pour leur donner plus de caractère comme à des archétypes ou pour mieux les mettre à distance ?
  

   A.D. : Là encore, il s’agissait de se détacher. De dépersonnaliser au maximum afin de m’éloigner de ceux qui ont pu m’inspirer, mes personnages étant la somme de plusieurs individus et sources imaginaires, afin qu’ils deviennent des créatures libres et universelles. 
Les amants sont nommés par des numéros car ils sont presque interchangeables, manufacturés tels des poupées, dotés d’archétypes virils. Ils n’ont que leurs corps à offrir.

On ressent très bien à la lecture de votre roman une certaine poésie, un travail sur la musicalité du texte, c’est quelque chose que vous avez voulu particulièrement soigner ?

   A.D. : J’ai d’abord écrit rapidement, dans l’urgence. Puis j’ai sans cesse cherché à épurer, dépouiller le texte jusqu’à ce que les phrases s’enchaînent de manière tranchante et juste. 

La pratique de la boxe était-elle pour vous à travers cet instinct quasi-primal un moyen de vous reconnecter à la vie ?
  

   A.D. : Évitons la confusion entre mon héroïne et moi.
Elle pratique la boxe de la même manière qu’elle baise avec 1,2 ou 3 : pour reprendre possession de son corps, son être. Elle en fait un moyen de survie, une façon de reprendre le dessus et réparer le viol subi dix ans plus tôt. Pour se forger une armure. 

Il y a un passage dans le roman où vous êtes attristée de voir une adolescente dans le métro qui écoute très fort un morceau de Orties dans son casque. Pourquoi cela vous a-t-il à ce point touchée négativement ?

   A.D. : Il ne s’agit pas d’Orties. La colère n’est pas un récit mais un roman (c’est d’ailleurs mentionné sur la couverture). Mon héroïne était une chanteuse solo, elle n’a pas formé de duo musical avec sa sœur.

Réentendre sa voix s’échapper du casque d’une ado dans le métro la rend triste sachant qu’elle est devenue mutique. Elle a arrêté la musique et ne désire plus en faire. Ses rimes résonnant ainsi dans la tête d’une autre lui procure un sentiment d’étrangeté.

Votre idylle avec l’homme n°1 vous a donné l’impression, parce qu’il habite près de l’endroit où vous viviez quelques années plus tôt avec votre sœur, de faire l’expérience non pas d’un « passé inexact » mais plutôt d’un « présent réussi ». J’ai trouvé cette formule très intéressante, comme l’expérience d’un « déjà-vu » mais pas tout à fait, pouvez-vous nous en dire plus ?

   A.D. : Mon héroïne revient dans un quartier qui lui est familier et qui lui apparaît sous un regard nouveau, sublimé par les émotions qui la submergent lorsqu’elle rejoint 1. Son cœur s’ouvre et l’horizon également.

A la lecture de votre roman j’ai eu l’impression que le RER était presque un personnage à part entière, essentiel dans votre vie d’alors, mais une vie qui n’était vraiment trépidante que lors de votre carrière musicale ?
  

   A.D. : Le RER est un compagnon de fortune pour mon héroïne qui n’a pas d’amis, sauf sa sœur. Le RER la relie au monde, est un allier silencieux de ses errances.

Quelle part la psychanalyse a-t-elle joué dans la compréhension de votre histoire et le surgissement de cette colère et sur l’écriture de votre roman ?

   A.D. : J’ai démarré l’écriture de ce roman alors que j’entamais une psychanalyse et pratiquais la boxe de façon intensive. Dans un double mouvement, introspectif et physique, l’écriture a été le corollaire de ces deux actions complémentaires. 

Diriez-vous que l’homme n°1 de votre histoire avait un comportement égoïste, tant dans sa sexualité que dans votre relation, comme s’il avait eu le sentiment qu’il pouvait recevoir sans donner ?
  

   A.D. : 1 est un personnage fictif inspiré d’hommes divers. Je l’ai conçu de façon à ce qu’il soit lâche, assez autocentré, pas très affectueux et incapable de donner

Avez-vous eu le sentiment de vivre une sorte de dédoublement avec la présence du personnage de « la fille » qui représente votre jeunesse volée et qui resurgit lors d’une crise violente que l’on ressent comme psychosomatique ?
  

   A.D. : La fille est un personnage flottant, un fantôme qui personnifie le déni de viol dont je me suis servie pour bâtir les fondations du roman.

La fille resurgit dans la narration telle qu’elle est revenue dans mon travail psychanalytique.

Pensez-vous que les textes de certains rappeurs encouragent le viol et à votre avis pourquoi cela a-t-il été si peu évoqué dans la presse musicale ?

Était-ce dû à une pression de l’industrie, des maisons de disques ? On a l’impression d’avoir assisté à une forme de complaisance de leur part.
  

   A.D. : Le rap a participé à irriguer et banaliser la culture du viol sur des générations entières, que ce soit dans les textes ou l’imagerie.

En plus d’être relégué au statut d’objet, la femme y est souvent malmenée, maltraitée. Grâce à l’après #Metoo, on commence seulement à en parler. 

N’avez-vous pas ressenti comme une seconde injustice quand l’homme n°1 a évoqué une certaine naïveté de votre part d’avoir suivi ce rappeur qui vous a violé ? C’est à tout le moins un manque de compassion voire un reversement de la charge de la culpabilité ?

   A.D. : La réaction de 1 suite au récit de mon héroïne est typique de celles que j’ai pu entendre de la part de connaissances lorsque je racontais le viol dont j’ai été victime. 

Après la publication de votre second roman vous avez annoncé vouloir reformer le groupe Orties avec votre sœur Antha, de nouveaux morceaux ont-ils été enregistrés et un nouvel album est-il en préparation afin de succéder à Sextape ? Pourrons-nous d’ailleurs un jour écouter les titres que vous aviez enregistrés mais qui n’ont jamais pu sortir en raison de problèmes de droits et de désaccords avec vos producteurs de l’époque ?  
  

   A.D. : Je suis hantée par Orties, le projet n’étant pas achevé.

Nous avons enregistré de nouveaux titres.

Et les chansons de notre deuxième album devraient finir par voir le jour.
En attendant, elles reposent loin de ce monde fou.

Propos recueillis par Nabil Khaled.

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Alexandra Dezzi, La Colère, Éditions Stock, 224 pages, 18,50 € ; Silence, Radieux, Éditions Léo Scheer, 250 pages, 18 €.